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23/09/18

Invitée : Marceline Loridan-Ivens / « Et tu n’es pas revenu  » / Chez Grasset

marceline loridan ivens

Emission: Mémoires Vives
Invité(s): Loridan-Ivens Marceline

Préparée par Rachel Rimmer . Rediffusion de l’émission du 17 janvier 2016 où elles recevaient Marceline Loridan-Ivans, disparue cette semaine. Réalisatrice et écrivain, on lui doit La Petite prairie aux bouleaux, une autofiction, avec Anouk Aimée qui joue son rôle, celui d’une rescapée qui retourne à Auschwitz à la recherche des « invisibles ». Son autobiographie, « Ma vie Balagan » est sortie en 2008. Elle a également publié « Et tu n’es pas revenu » une lettre à son père qui a été déporté comme elle à Auschwitz

À propos du livre : « Et tu n'es pas revenu »

aux éditions Grasset

Et tu n'es pas revenu

Extrait

J'ai été quelqu'un de gai, tu sais, malgré ce qui nous est arrivé. Gaie à notre façon, pour se venger d'être triste et rire quand même. Les gens aimaient ça de moi. Mais je change. Ce n'est pas de l'amertume, je ne suis pas amère. C'est comme si je n'étais déjà plus là. J'écoute la radio, les informations, je sais ce qui se passe et j'en ai peur souvent. Je n'y ai plus ma place. C'est peut-être l'acceptation de la disparition ou un problème de désir. Je ralentis.

Alors je pense à toi. Je revois ce mot que tu m'as fait passer là-bas, un bout de papier pas net, déchiré sur un côté, plutôt rectangulaire. Je vois ton écriture penchée du côté droit, et quatre ou cinq phrases que je ne me rappelle pas. Je suis sûre d'une ligne, la première, «Ma chère petite fille», de la dernière aussi, ta signature, «Shloïme». Entre les deux, je ne sais plus. Je cherche et je ne me rappelle pas. Je cherche mais c'est comme un trou et je ne veux pas tomber. Alors je me replie sur d'autres questions : d'où te venaient ce papier et ce crayon ? Qu'avais-tu promis à l'homme qui avait porté ton message ? Ça peut paraître sans importance aujourd'hui, mais cette feuille pliée en quatre, ton écriture, les pas de l'homme de toi à moi, prouvaient alors que nous existions encore. Pourquoi est-ce que je ne m'en souviens pas ? Il m'en reste Shloïme et sa chère petite fille. Ils ont été déportés ensemble. Toi à Auschwitz, moi à Birkenau.

L'Histoire, désormais, les relie d'un simple tiret. Auschwitz-Birkenau. Certains disent simplement Auschwitz, plus grand camp d'extermination du Troisième Reich. Le temps efface ce qui nous séparait, il déforme tout. Auschwitz était adossé à une petite ville, Birkenau était dans la campagne. Il fallait sortir par la grande porte avec son commando de travail, pour apercevoir l'autre camp. Les hommes d'Auschwitz regardaient vers nous en se disant c'est là qu'ont disparu nos femmes, nos soeurs, nos filles, là que nous finirons dans les chambres à gaz. Et moi je regardais vers toi en me demandant, est-ce le camp ou est-ce la ville ? Est-il parti au gaz ? Est-il encore vivant ? Il y avait entre nous des champs, des blocs, des miradors, des barbelés, des crématoires, et par-dessus tout, l'insoutenable incertitude de ce que devenait l'autre. C'était comme des milliers de kilomètres. A peine trois, disent les livres.

Ils n'étaient pas nombreux les détenus qui pouvaient circuler de l'un à l'autre. Lui c'était l'électricien, il changeait les rares ampoules de nos blocs obscurs. Il est apparu un soir. Peut-être était-ce un dimanche après-midi. En tout cas, j'étais là quand il est passé, j'ai entendu mon nom, Rozenberg ! Il est entré, il a demandé Marceline. C'est moi, je lui ai répondu. Il m'a tendu le papier, en disant, «C'est un mot de ton père».

Revue de presse

«Toi tu reviendras peut-être parce que tu es jeune, moi je ne reviendrai pas», lui a dit un jour son père, alors qu'à Drancy, au début de l'année 1944, ils attendaient, parmi des centaines, des milliers d'autres Français juifs, le convoi qui allait bientôt les emmener vers l'est... Et tu n'es pas revenu est ainsi une lettre au père, dans laquelle Marceline Loridan-Ivens - à quatre mains avec la journaliste et romancière Judith Perrignon - raconte à celui qui n'est pas rentré sa propre captivité, son retour en France, sa vie d'après. Plus exactement, l'impossibilité d'une vie après. Le constat est laconique, tranchant, sans nul espoir, et Marceline Loridan-Ivens le dresse inconsolée, mais les yeux secs... (Nathalie Crom - Télérama du 4 février 2015)

Marceline Loridan-Ivens signe Et tu n'es pas revenu, soixante-dix ans de remémoration sans un mot en trop. Elle a 86 ans et elle regrette le temps qui passe. Pas celui qui la rapproche de sa propre fin ; non, c'est bien plus grave ; elle regrette le temps qui la ramène aux pires heures de sa jeunesse, le temps de l'antisémitisme éternel et réinventé, le temps de la violence barbare, le temps des rejets, celui de ces enfants d'aujourd'hui qui font grincer leur stylo pour ne pas entendre son témoignage sur ­Auschwitz-Birkenau. Si certains mots ne sont plus audibles, gravons-les sur des feuilles de papier, pixélisons-les dans des mémoires informatiques ! Ceux de Marceline Loridan-Ivens, mis en scène par Judith Perrignon, ont une force exceptionnelle. Il faudrait les lire entouré du ­recueillement qui convient, mais en fait peu importe : dès la première ligne, le silence se fait, plus rien ne compte jusqu'à la dernière ligne, et ces mots, nul ne pourra les oublier. On a pu croire qu'après Primo Levi, après Robert Antelme, après Claude Lanzmann, tout était dit. Marceline Loridan-Ivens nous prouve le contraire. La force de son texte, c'est cette colère et cette douleur intactes, amplifiées même par "ce temps qui ne passe pas", pour reprendre le beau titre de J.-B. Pontalis. (Patrice Trapier - Le Journal du Dimanche du 1er février 2015)

Soixante-dix ans après, elle publie donc ce petit livre d'une rare intensité, écrit avec la complicité de la romancière Judith Perrignon. Et tu n'es pas revenu s'adresse à son père, qui, lui, n'a pas échappé aux bourreaux nazis d'Auschwitz-Birkenau. Imprimé par Grasset à 13.000 exemplaires, il a très vite attiré de nombreux lecteurs. Il faut dire que Marceline est infatigable et combative : son esprit libre et sa verve ont séduit tous les médias. Son témoignage est d'une force extraordinaire...

Marceline Loridan-Ivens, malgré la noirceur des événements, fuit tout pathos. (Mohammed Aïssaoui - Le Figaro du 19 février 2015)

Inconsolable et gaie, telle est Marceline Loridan-Ivens, la petite fille qui revint des camps. Ce voyage au coeur de l'enfer qu'elle écrit avec la journaliste Judith Perrignon, est porté par cette puissance que seule la gaieté, même contrariée, sait offrir. Voici le petit livre d'une grande dame. Plus qu'un témoignage, c'est une oeuvre littéraire. 110 pages qu'on lit en retenant son souffle. Marceline Loridan-Ivens avait 15 ans lorsqu'elle fut arrêtée avec son père par la Milice. Elle est revenue des camps de la mort. Pas son père. Soixante-dix ans après les faits, elle lui écrit. Une lettre qu'il ne lira pas et qui dit, sur un ton pudique et calme, l'indicible...

Inconsolable et gaie : et c'est ainsi que Marceline est grande. (François Busnel - L'Express, février 2015)

Présentation de l'éditeur « J’ai vécu puisque tu voulais que je vive. Mais vécu comme je l’ai appris là-bas, en prenant les jours les uns après les autres. Il y en eut de beaux tout de même. T’écrire m’a fait du bien. En te parlant, je ne me console pas. Je détends juste ce qui m’enserre le cœur. Je voudrais fuir l’histoire du monde, du siècle, revenir à la mienne, celle de Shloïme et sa chère petite fille. »

M.L.-I.

Biographie de l'auteur Marceline Loridan-Ivens, née en 1928, déportée à Auschwitz-Birkenau avec son père, a été actrice, scénariste, réalisatrice. On lui doit notamment « La petite prairie aux bouleaux », avec Anouk Aimée (2003), de nombreux documentaires avec Joris Ivens, et Ma vie balagan (Robert Laffont, 2008).

 

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