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01/04/19

Algérie : naissance d’une nation

Emission: Le billet politique

Algérie. Eux, ils ont les gilets orange : des hommes qui font le ramassage des ordures et des détritus et qui, en l’occurrence, nettoient partout spontanément les rues après chaque manifestation. Eux, ils sont des millions à défiler, et même chanter, danser chaque vendredi. Ce n’est pas l’affaire d’une catégorie sociale délaissée réclamant pouvoir d’achat, services publics, exprimant un ras le bol fiscal, avec le soutien d’une opinion publique distanciée qui trouve un refuge confortable dans les sondages. Eux, ils sont tous sur l’asphalte, hommes rasés et hommes barbus, femmes voilées et femmes en cheveux, de tous milieux, de toutes professions, les francophones, les arabophones, les berbérophones, d’est en ouest, du nord au sud. C’est inédit, inouï. Ils manifestent et chantent et dansent sans aucune violence ni dégradation à signaler depuis six semaines, phénomène spectaculaire et exemplaire quand on sait leur tempérament et leur histoire nationale. On a même vu des manifestants sommer des jeunes partis à l’assaut d’un abribus d’en descendre, et les jeunes obéir. Une forme de civilité nouvelle semble s’installer, y compris au volant. L’Algérie respire, enfin. Une guerre d’indépendance de 1954 à 1962 doublée d’une Terreur fratricide, une guerre civile entre les islamistes conquérants et tous les autres Algériens durant la décennie 90 qui a fait prés de 200 000 morts : voilà qui n’avait pas poussé l’Algérie à prendre le train de la révolution arabe en 2011 et ce qui amène aujourd’hui la nouvelle génération qui a grandi avec Bouteflika à faire autrement. Eux, ils n’ont aucune revendication sociale affichée, malgré un chômage terrifiant dans un pays si riche, notamment chez les moins de 25 ans qui sont la moitié de la population et dont près de 30 % tiennent le mur, sans emploi. Pas de revendication sociale de vendredi en vendredi, peut-être parce que jusqu’ici le pouvoir a toujours su étouffer chaque micro révolte - elles se comptaient par milliers chaque année - avec l’argent du pétrole et du gaz. Surtout, leur objectif est ailleurs. Car il y a eu l’humiliation de trop, celle infligée par le gang Bouteflika et l’ensemble de ses complices politiques et économiques qui prétendait faire faire un cinquième mandat à un président moribond pour continuer à en croquer tranquillement. « Qu’ils dégagent tous ! » a lancé un jeune interrogé par une chaîne de télévision. Et c’est en effet la fin du FLN à laquelle nous assistons en direct. Il a été définitivement enterré le 22 février 2019. Mort d’une légitimité historique qui pendant 57 ans a refusé la démocratie pour perdurer et s’empiffrer. «  Cette fois-ci ils ne nous prendront pas notre vote . » C’est irréversible. Internet, en introduisant l’horizontalité incontrôlable dans un système vertical implacable, l’a pulvérisé. Les Algériens sont en marche. Fierté retrouvée, sous l’œil admiratif du monde qui les observe.

C’est la première fois que l’on dit du bien d’eux et on mesure mal combien ils en sont tout enorgueillis. Ainsi, le jeune dégagiste dont la vidéo est devenue virale s’est fait rabrouer par la journaliste qui l’interviewait parce qu’il s’exprimait en arabe algérien, ce mélange unique d’arabe, de français et d’un peu d’anglais et non pas en arabe littéraire, et il lui a répondu : « C’est notre arabe à nous, c’est notre langue, nous faisons crédit à notre langue, pas à celle du Coran ou des Egyptiens ». Et cette langue, au fond franco-arabe, grande première, s’écrit désormais… en lettres latines. La déconfiture tant attendue, si ardemment souhaitée, touche aussi l’islam politique et ses dirigeants vieillissants, peu servis par les horreurs et les déboires de l’Etat islamique. Quelle séduction pour la jeunesse algérienne ? Ce qui ne signifie pas bien sûr que le salafisme non violent ne continue pas son entrisme. Mais ils n’ont guère été écoutés ceux qui en voyant danser les manifestants leur criaient : «  Il ne faut pas faire la fête ! ». Ce tsunami sans victimes qui balaye l’Algérie et dont la France ne doit surtout pas se mêler, c’est tout simplement la naissance d’une nation.

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