Vient de paraître aux Éditions Alma, le premier roman de Thomas Vinau « Nos cheveux blanchiront avec nos yeux ».
Postface 6/09/2011
À propos du livre

Dans ce premier roman, dont le style et la construction fragmentée nous rappellent qu’il est d’abord celui d’un poète, Thomas Vinau nous entraîne dans les pas de Walther, un jeune homme qui s’enfuit un beau jour, quittant sa compagne Sally, sans autre motivation affichée que d’« essayer des choses ».
Il embarque pour la Norvège à bord d’un chalutier puis retraverse l’Europe en direction du sud, jusqu’à Malaga. Son errance est ponctuée d’étapes, de haltes provisoires : Amsterdam, Francfort, Bruxelles,Ostende, Montpellier, Madrid… Fuir, avancer sans jamais s’arrêter, dans cette traversée d’une pointe à l’autre de l’Europe, qui dessine une boucle géographique et humaine. Walther s’éloigne quelque temps de Sally pour la rejoindre autrement, par les courriers qu’il lui adresse régulièrement, par les rencontres qui ponctuent son échappée : le chauffeur de taxi hollandais, Lenka (la fille de sa logeuse), Eric le routier, Élisa-montures-violettes, la vieille dame qui s’éprend de Pec, un pauvre oiseau blessé recueilli par Walther et qui l’accompagnera dans son voyage. De même que les lieux, les êtres défilent, comme des passeurs de témoin et d’humanité éphémères qui convergent vers l’aimée. « Je ne suis nulle part chez moi. Il y a ce gros bloc de nuit et de temps qui nous sépare. Mais je n’ai pas la sensation de subir cette distance. Au contraire, elle est toute chaude. Elle me rapproche de toi. »
Ce voyage entrepris par Walther est-il réel ou fantasmatique ? Assurément poétique serais-je tenté de dire pour m’éviter de trancher. C’est peut-être pour lui une métaphore nécessaire afin d’approcher et de partager la maternité imminente de Sally, autre boucle, organique celle-ci. Le découpage du roman en deux parties spéculaires (« Le dehors du dedans » et « Le dedans du dehors ») joue de la perméabilité du monde et de sa perception. Paysages, lieux et moments émergent avant tout comme des expériences artistiques. C’est la dernière chambre d’hôtel deChet Baker, la Prague de Kafka ou de Mozart, des ambiances de Simenon ou de Melville… Ainsi, c’est toute une communauté de liens artistiques qui se tisse en cours de route : Rilke, Nick Drake, Neil Young,Vic Chesnutt, Cioran, Tati, Emaz… Une géographie des affinités.
Dans la deuxième partie, le voyage se poursuit autrement, dans la proximité même de l’autre, de la femme et de l’enfant. À l’aube ou au crépuscule, capter des moments en suspension, les « superbes insignifiances qui [l]e tiennent debout » . Devant la cheminée ou sous la pluie qui baigne continuellement le roman d’une douce mélancolie. Peut-être parce que la pluie « simplifie les choses » et que pour Thomas Vinau, écrire se fait « à hauteur d’homme » : Aubes et crépuscules, moments propices à l’écoute, à l’écriture et à la suspension du temps :« Je colle mon oreille à la porte. J’écoute le matin. La chanson des fenêtres. Si mes yeux étaient des langues, les fenêtres seraient toujours propres. Je colle mon oreille à ta peau. J’écoute bouillir ton corps. J’écoute ton odeur quand la lumière s’infiltre au sommet des volets fermés. J’écoute l’obscurité fraîche de l’aube. Mes yeux ne voient pas droit. Ils mélangent le ciel et la terre. La pluie et la rosée. Je me baisse. Je craque. Souffle sur la soucoupe volante de ma tasse de café. J’entends une cloche. Un bébé qui bébéte. Une pie. Un moteur de tracteur. Je lape comme un chien la flaque froide du jour. Je colle mon oreille aux mots. J’écoute. »
Extrait :
Avant l’hiver / Avant la nuit Au fond du jardin, une bande d’herbe est délimitée par la lumière du couchant. Je viens de l’apercevoir de ma fenêtre ce rectangle orange vif, brillant, avenant. On dirait un couverture en laine, un hamac, quelque chose de tendre et de confortable. On dirait un peu de repos, un répit, un sourire. On dirait des glaçons dans un verre de sirop. On dirait le printemps. Une peau. On dirait une question d’enfant. Le temps d’écrire cela, la bande de lumière a disparu. L’herbe frissonne. Il fait nuit.
Un livre, ce n’est pas un dialogue. Ce n’est pas une réponse, ni une discussion. Un livre c’est quelque chose qu’on te donne. De mots qu’on te met dans les mains en te touchant l’épaule. Rien de plus. Rien de moins. Rien d’autre. Un livre, c’est un après-midi de fin juillet après quelques jours de déprime. Tu as passé ta journée à reprendre des forces au bord du ruisseau. Juste en tenant la main de quelqu’un sous les ombres. Ensuite tu es rentré, as remplacé tes chaussures par de vieilles espadrilles, allumé un Cohiba. Et le chien à tes pieds. Et le vent dans le feuille. Et puis tu as ouvert ce petit livre qui dort à la belle étoile sur la table de la terrasse depuis deux bonnes semaines. La terre ronde de François de Cornière. Tu l’as lu d’une traite. Et le chien à tes pieds. Et l’odeur du cigare. Et le vent dans les feuilles. Il y a plus de dix ans, quelqu’un quelque part t’a donné quelque chose en écrivant ces mots. Et tu ne savais pas que ce serait pour toi. Et il ne savait pas que ce serait pour toi. [...]

