Michel Schneider
Écrivain

Vient de paraître aux Éditions Grasset, le dernier roman de Michel Schneider « Comme une ombre ».

Interview 13/09/2011

 

À propos du livre

Extrait :

Seul mon frère pouvait revenir comme ça, toujours sans s’annoncer ni dire mot. Comme une ombre, ou, dans les rêves, ceux qu’on a perdus. On ne devrait pas parler des morts. Ils écoutent, et ça leur donne des idées. Et puis, ils reviennent. Pas seulement eux ; quelques vivants aussi, surgis du passé. Ils se sentent seuls, ou veulent quelque chose ; peut-être simplement savoir si vous êtes en vie.
Ce matin-là, dans un studio de radio, je parlais de musique. A la radio, on ne s’adresse à personne. Dans la lumière artificielle, on voit à peine le micro couvert d’une mousse gris sale, son poing tendu sous votre bouche, devant votre gorge. On ne sait qu’une chose : quelqu’un est là, de l’autre côté, qui écoute. On ne sait pas qui ; on ne sait pas où. Il y a toujours quelqu’un qui écoute. On l’a oublié. On le croit mort. On ne le connaît pas, ou plus. Il vous connaît. Il croit que vous ne parlez qu’à lui. Quelqu’un. Lui aussi dans la pénombre où la parole donne à voir, avec la force d’une voix off au cinéma. L’auditeur pose des images fantômes sur les mots entendus.
Dans cette émission, je faisais écouter du Schumann, lorsque sous les accords de l’Ouverture de Manfred revint l’ombre de mon frère Bernard. Cette musique m’a toujours évoqué non la figure d’un père qu’on admire, mais celle d’un frère qu’on aime et qu’on hait, d’un frère perdu ou maudit, d’un faux frère qui détient à jamais, une part de votre vérité.
Je quittai le studio en proie à un vague malaise devant mon indécence autobiographique. J’avais vendu la mèche, et mon frère avec. Trahi un secret. La moitié d’un secret. L’autre moitié, il l’a emportée. Il y a combien de temps, déjà ?
Par le RER B, de la Maison de la Radio à la station Bibliothèque, vitres gluantes de suie, banquettes taguées et dilacérées, voix incompréhensible nasillant à chaque arrêt, je rentrai chez moi. Je pris ma place préférée : dernier wagon, dernière pseudo cabine, dos tourné au sens du trajet le long de la Seine entre les ponts de Garigliano et d’Austerlitz, une sorte de tunnel dans lequel rien ne se passe ni ne passe, téléphones portables, souvenirs éteints, aperçus de la ville, chagrins anciens. Un tunnel de temps. Un trou d’une demi-heure dans son emploi. Un retour, sans savoir vers quoi ni voir vers où. Finalement, je n’aime que ce qui disparaît. Je ne vois que ce que je revois. Au bout du tunnel, une énigme, deux noms : Bernard, Algérie.
Jamais je ne saurai ce qui s’est réellement passé. C’est pour ça que j’écris. Sur ce que je ne sais pas, sur des trous de mémoire, des mensonges, des silences, des mots insensés, des gestes absents. Pour représenter ce qui jamais n’a été présent et faire voir des scènes où je n’étais pas.