Gilles Rozier
Directeur de la Bibliothèque Medem

Dans son journal de la mi-journée, Shlomo Malka reçoit Gilles Rozier, directeur de la Bibliothèque Medem, médiathèque de la Maison de la culture yiddish, pour son roman « D’un pays sans amour », publié ches Grasset (août 2011).

Le 1er décembre 2011, Gilles Rozier a reçu le Grand Prix Thyde Monnier de la Société des gens de lettres, pour ce livre.

Interview 14/12/2011

À propos du livre

Extrait :

Vous me demandez, jeune homme, de convoquer des souvenirs que je n’ai cessé de solliciter pendant des années, mais il m’avait semblé ces derniers temps que l’heure était arrivée de les laisser en paix, non qu’une quelconque quiétude m’eût envahie ; seulement, les jours passant, puis semaines, mois et enfin décennies, il paraissait vain de vouloir capter une parcelle de mémoire, une réminiscence qui fût, si ce n’était consolatrice, du moins apaisante. Vous me priez de raconter d’un monde à jamais englouti, et quand bien même je parviendrais à replacer les événements dans l’ordre exact où ils se sont déroulés, ou plutôt celui dans lequel ma mémoire les a fixés, comment pourrais-je vous faire respirer l’air d’un temps qui n’est plus, vous donner à sentir les effluves du marché, les choux, les pommes de terre, les poulets dans leur cage avant qu’ils passent sous la lame de l’abatteur, les harengs en saumure, restituer l’odeur persistante de tabac de l’Union des écrivains où j’ai passé mes premières années, courant à quatre pattes entre les bottes d’un poète de Galicie et celles d’un romancier des bas-fonds, et quand bien même je le pourrais, que vous disent ces noms, Markish, Warszawski, Singer, Rawicz, en regard de ce qu’ils m’évoquent ? Avez-vous jamais entendu ceux de Zusman Segalowicz et Yekhiel-Yeshaye Trunk ? Peut-on partager ce que l’autre ne connaît pas ? Comment pourrais-je rappeler cette époque et ces lieux dans votre langue alors qu’aux tables de l’Union, on parlait yiddish surtout, hébreu un peu, polonais pour jurer et d’autres langues des confins, usant de vocables que certains membres avaient rapportés de leurs Babylones, des baragoins pour ainsi dire. Le roumain, l’ukrainien, le russe vous sont lointains, inexistants presque, tant vous baignez dans l’Occident, alors qu’ils me constituent. Même après tout ce temps, je les entends mais saurai-je les reproduire ? Et plus que le son de chacune séparément – car vous les entendez à Moscou, Bucarest, Lviv, Varsovie, Tel-Aviv ou New York – c’est le concert qu’elles formaient toutes ensemble, et ne formeront plus, que je ne saurais vous restituer tel que je l’ai entendu, il bourdonne encore en moi, à me rendre folle. Certains jours, je voudrais qu’il me quitte, que le dernier violon de cet orchestre cesse son crin-crin comme les musiciens de la Symphonie des adieux délaissent un à un la fosse d’orchestre après avoir mouché leur chandelle.

Ma veilleuse ne tardera plus à s’éteindre, je suis parvenue à mettre ma vie en ordre et celle des personnages de mon enfance. Ayant reconstitué leurs existences à force de recherches, je les ai classés sur les étagères d’une bibliothèque, et vous surgissez pour me demander des comptes. Dès votre première lettre, j’ai compris que vous ne seriez pas un étudiant de plus venu me poser une question sur Varsovie, un historien sur Tarnopol. J’ai voulu vous éconduire mais je savais que l’effort serait vain. Vous ne vouliez pas seulement savoir, mais vivre, revivre, saisir dans sa totalité, j’ai vu que vous me demanderiez de tout restituer. S’il manque un détail, la couleur d’un papier peint, le prénom d’une des serveuses de l’Union, vous resterez sur votre faim et considérerez que j’ai failli à ma tâche. Comment voulez-vous que je me souvienne ? Nous parlons de situations d’il y a plus de soixante ans. Comment ma mémoire aurait-elle tant emmagasiné ? Vous êtes venu à moi, non à une autre, car vous me faites confiance, dites-vous, quelle responsabilité pour mes vieilles épaules ! On ne peut se souvenir de tout. Quand bien même j’en serais capable, comment vous raconter qu’alors que Peretz Markish déclamait Le Monceau à l’Union des écrivains, au 13 de la rue Tlomackie, une livre de foies de volailles se négociait trois marks polonais aux étals de la rue Mila, et le grand Sh. An-Sky poussait son dernier soupir sans avoir vu de son vivant son Dibouk mis en scène ? Une myriade de petits riens se bousculent en moi, j’éprouve parfois quelques difficultés à les organiser, c’est pourquoi j’ai tant cherché et pourquoi tant classé mais à présent, comment puis-je rendre la complexité d’un royaume qui n’est plus ? Car je suis née dans un royaume juif, voyez-vous, une ville où durant toute une vie vous pouviez ne parler que cette langue surgie un millénaire avant sur les rives du Rhin et qui était comme chez elle au bord de la Vistule, du moins le pensait-elle. Un royaume avec ses seigneurs et ses serfs, ses frontières et son territoire : la langue.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <strong> <em> <pre> <code>